29 avril 2012

Anne Hébert écrit...

Écrire un poème s'est tenter de faire venir au grand jour quelque chose qui est caché. Un peu comme une source souterraine qu'il s'agirait d'appréhender dans le silence de la terre. Le poète est une sorte de sourcier, sans baguette de coudrier, ni aucune baguette magique, qui se contente d'être attentif (à la pointe extrême de l'attention), au cheminement le plus lointain d'une source vive. La moindre distraction de sa part suffirait pour que disparaisse et se cache ailleurs ce souffle d'eau dans le noir, cette petite voix impérieuse qui cogne contre son coeur et qui demande la parole.

La ferveur ne suffit pas, il faut la patience quotidienne de celui qui attend et qui cherche, et le silence et l'espoir, sans cesse ranimés, au bord du désespoir, afin que la parole surgisse, intacte et fraîche, juste et vigoureuse. Et alors vient la joie.

Le poète est au monde deux fois plutôt qu'une. Une première fois il s'incarne fortement dans le monde, adhérant au monde le plus étroitement possible, par tous les pores de sa peau vivante. Une seconde fois il dit le monde qui est autour de lui et en lui et c'est une seconde vie aussi intense que la première.

L'imaginaire est fait du noyau même de notre être avec tout ce que la vie, au cours des années, a amassé de joie et de peine, d'amour et de colère, tandis que la terre qui nous entoure fait pression, dans sa puissance énorme, et s'engouffre et il y a passage du dehors au dedans et du dedans au-dehors, échange et jubilation. Le poète saisit sa propre vie à deux mains, au moment même où l'univers sauvage bascule en lui. La parole, empoignée de toutes parts, est dite, surprenante et de naissance inconnue, pourrait-on croire, tant l'événement nous dépasse et nous enchante. p. 97 Oeuvre poétique 1950-1990.

Boréal Compact.


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