09 septembre 2010

Lettre

Bon, j'ai décidé de publier ici la lettre que j'avais envoyée aux Correspondances d'Eastman.

J'ai fait partie des 15 finalistes (il y eut 100 lettres) mais elle n'a pas été retenue pour la publication finale.

Je crois que c'est une gentille lettre. Le sujet n'est pas nécessairement sérieux mais il reflète un peu une certaine époque.

Les annotations en rouge ne font pas parties de la lettre originale.


Québec, août 2010.

Bonjour toi,

Tu ne t’attendais certainement pas à recevoir une lettre de moi, ta p’tite vieille. Plutôt rare qu’on s’écrive quand on vit dans le même appartement et après quarante-deux ans de mariage. Et bien, voilà, j’ai voulu te dire combien tu as compté pour moi.

Te souviens-tu de cette fin d’août? Nous avions chacun nos amis au lac Matambin. Nos amis se connaissaient. Je crois aussi qu’ils étaient de connivence pour que nous nous rencontrions. En arrivant, je t’avais vu qui lavais une voiture. En short, tout bronzé. Au premier coup d’œil, je t’ai trouvé de mon goût. Plus tard, nous avons fait plus ample connaissance, petit tour de pédalo et épluchette de blé d'Inde. Chacun est reparti, l'un à Kingston et l’autre à Rigaud et Montréal. Nous étions étudiants finissants. Rien ne présageait que nous nous reverrions un jour. Nous vivions aux antipodes. Probablement que notre rencontre m’obsédait, romantique que je suis. Au début de septembre, je t’ai tendu une perche. Alors… en ce mois de septembre 1962

Monsieur mon ami,

Kingston (Ontario).

Bonjour, cher nouvel ami,

Me voici! Toutes sortes d’idées me jaillissent de la tête pour répondre à ta lettre. Par où commencer?

Tu sais, je n’étais pas certaine du tout que tu répondrais à ma carte postale. Je te sais sociable, mais solitaire. Une carte postale ne t’engageait à rien. Tous ces mots pour t’exprimer ma joie quand j’ai reçu ta petite missive et le plaisir que j’ai eus à te rencontrer.

J’ai bien ri quand j’ai vu que ton adresse pouvait être aussi courte. Pour la dénicher, j’ai dû fouiller un peu dans les affaires de mon frère. Dis, je n’irai pas en enfer? (en ce temps-là, on s'inventait facilement des péchés)

Je suis à l’institut depuis mercredi soir. Ma chambre est jolie, un coup meublée. Nous les finissantes, nous couchons dans la nouvelle aile. Nous jouissons d’un règlement spécial. Je trouve chouette d’être finissante pour la première fois. Je n’y crois pas encore. J’ai l’impression que je viens à peine de commencer ce brevet. Quand je pense que l’année prochaine je travaillerai, je ressens un petit pincement au cœur. Première fois que je travaillerai pour les autres.

Ce soir, j’ai regardé le ciel de ma chambre. Impossible de voir la Grande Ourse.

Ma copine m’a parlé de toi et de ta visite dans le bout. Heureuse d’avoir eu de tes nouvelles.

Si tu désires répondre à mes lettres, tu peux le faire ici ou chez mes parents. Je ne veux cependant pas t’obliger.

À bientôt, j’espère, Yo

P.-S. Tu dois trouver que je parle plus sur papier qu’en personne. Je suis ainsi.

Donc, nous nous sommes rencontrés sporadiquement pendant toute cette année scolaire 62-63. Tu m’as même invitée à ton bal de finissants. Les fréquentations en ce temps-là ne ressemblaient guère à celles d’aujourd’hui. Je me languissais. J’aurais souhaité te voir plus souvent. Tu vivais maintenant à Montréal… Mais, je crois qu’après ces années d’internat, tu n’avais pas envie de t’embrigader dans un autre carcan. Un jour tu m’as dit : — occupe-toi. Comme une bonne petite soldate, j’ai obéi. Cinq ans plus tard, en décembre, tu t’es souvenu de moi. En juin, nous nous mariions. (Déjà la vie avait bien changé)

Et depuis quarante-deux ans, jour après jour, nous inventons notre vie.

Je me souviens de nos jours heureux,

Ta p’tite vieille Yo.




2 commentaires:

Karuna a dit...

Top 15? Cela ne me surprend pas, c'est une lettre émouvante qui, tout en douceur, nous suggère l'époque. Je soupçonne que c'est, entre autres, son authenticité qui la rend si belle. Bravo. L'amoureux en question a dû être touché.

Véronique a dit...

Est-ce que la personne en question a lu la lettre? Parce que c'est une vraie lettre, je le sais. Qui ne peut qu'émouvoir.

C'est une belle lettre, bien écrite. Un peu de confusion entre le passage d'aujourd'hui à hier parce qu'on ne pense pas que la narratrice ait reçu une carte postale, donc on relie un peu le passage.